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Les conséquences de l'efficience des marchés financiers

bulles spéculatives

A) les bulles spéculatives

Ces différents dysfonctionnements de marché engendrent des conséquences majeures. Un des principaux effets observés par les spécialistes est la formation de bulles spéculatives. Une bulle spéculative peut se définir comme l'écart qui existe entre le prix de marché d'un actif financier (le prix de l'action) et le prix qui serait justifié au regard de ses véritables déterminants (la valeur fondamentale). Par exemple, dans le cas d'une entreprise dont la capitalisation boursière est estimée, apparemment convenablement, par le marché à cent millions de francs, une bulle spéculative apparaît si, sans raison spécifique, la capitalisation boursière de la firme s'élève brusquement à cent cinquante millions puis, quelque temps plus tard, et toujours sans raison apparente, rejoint son niveau d'origine. C'est pourquoi les bulles spéculatives sont totalement contraires à l'hypothèse d'efficience des marchés qui dit que le prix de l'action doit être égal aux revenus futurs générés par une firme, et donc à la valeur fondamentale. L'existence d'une divergence durable entre le prix d'un titre et sa valeur est donc bien le signe d'une certaine inefficience des marchés.

La formation de ces bulles est engendrée par deux mécanismes décrits précédemment que sont le mimétisme et l'autovalidation. Lorsque quelques agents pressentent un accroissement du cours d'un produit financier, ils s'en portent acquéreurs et, la demande faisant pression sur l'offre, leur prévision se réalise (anticipations autoréalisatrices). Désirant participer au mouvement, les autres opérateurs font de même (mimétisme) en provoquant l'explosion du prix du titre concerné. Le processus peut se poursuivre bien au-delà de ce que voudraient les fondamentaux du marché (par exemple, dividendes, taux d'intérêt et situation des entreprises pour les actions). On assiste alors à une divergence entre le prix de l'action qui augmente très fortement et la valeur réelle de l'entreprise qui, elle, continuera de suivre la trajectoire tracée par les données économiques. Ainsi, la formation d'une bulle spéculative vient du fait que les agents économiques ne fondent plus leurs décisions sur leurs anticipations, mais sur le comportement des autres agents.

Les bulles spéculatives sont dangereuses dans la mesure où elles ne reposent pas sur des valeurs réelles de l'économie et qu'elles peuvent éclater à tout moment, diminuant fortement la richesse des investisseurs. De plus, les plus touchés ne seront pas les spéculateurs qui auront investi tôt, puisque à l'origine de la hausse du cours. Ils auront pris soin d'alléger leur position sur les titres concernés. Au contraire, la bulle fera le plus de dégâts chez les investisseurs individuels. En effet, ils reçoivent l'information bien après et réagissent donc avec un temps de retard, achetant leurs titres au moment où les spéculateurs commencent à vendre. Désireux de réaliser un profit, ils « prendront » toute la baisse. La bulle spéculative ne provoque pas que des méfaits dans la sphère financière. Aux Etats-Unis, 25% du revenu des ménages est d'origine boursière. Il y aura donc une dépendance accrue de la consommation par rapport aux marchés financiers. Voilà un vecteur de propagation des crises vers la sphère réelle, c'est à dire le monde de la production et de l'emploi. Une importante crise boursière aurait pour conséquence une chute de la production et une hausse du chômage.

Il est très difficile de se rendre compte de la naissance d'une de ces bulles. Pour cela, il faut pouvoir connaître les déterminants du prix considéré, ce qui n'est pas toujours évident. Actuellement, certains économistes s'inquiètent de la présence d'une bulle spéculative sur les marchés américains et en particulier pour les valeurs de l'Internet. Ainsi, le magazine américain Fortune livre les estimations suivantes : prenons le géant cybermédiatique AOL. Pour justifier le niveau actuel de l'action, il faudrait que les bénéfices augmentent de 67%, chaque année jusqu'en 2010. Dans le cas de Yahoo, le niveau du cours correspond à une progression de 95% par an. C'est-à-dire que les bénéfices doivent pratiquement doubler, chaque année, durant dix ans. A titre de comparaison, Microsoft a réalisé «à peine» 40% d'augmentation annuelle du bénéfice durant les dix dernières années. L'analyse de cette étude laisse apparaître que des entreprises comme Yahoo ou AOL sont cotés à des niveaux bien plus hauts que ne le laisse penser les fondamentaux qui les caractérisent, notamment le niveau de bénéfices. Faut-il y voir l'existence d'une bulle ou est-ce une des caractéristiques des valeurs de la nouvelle économie ? Les récentes corrections qu'a subi le NASDAQ au printemps 2000 semble privilégier la première solution.

Au regard de ces chiffres, il paraît étonnant que les autorités régulatrices ne prennent pas de mesures pour tenter de revenir à des niveaux plus proches de la réalité économique. Le grand manitou des marchés américains, à savoir Alan Greenspan directeur de la banque centrale américaine, aura bien essayé depuis 5 ans de raisonner les acteurs des marchés financiers. Sa formule « l'exubérance irrationnelle des marchés » restera comme le signe de son impuissance. Il semble, en effet, que plusieurs facteurs jouent pour le maintien d'une telle bulle. Frédéric Lordon, dans son ouvrage « Fonds de pension, pièges à cons ? », s'est ainsi intéressé aux causes de la dimension de la bulle américaine comme de sa durée exceptionnelle. Il présente l'hypothèse que « l'une des caractéristiques les plus profonde de la bulle est qu'elle a cessé d'être une aberration locale, une dérive transitoire, une parenthèse dans le cours d'une dynamique financière autrement raisonnable, pour devenir un caractère permanent du régime d'accumulation financiarisé ». Ceci voudrait dire que les bulles spéculatives sont devenues une des caractéristiques « normales » des marchés financiers et qu'il devient inutile de chercher à les enrayer. Il pousse plus loin son analyse : « la bulle puise les raisons de son prolongement indéfini dans le fait de répondre à une nécessité fonctionnelle de ce régime d'accumulation… ». A présent, la bulle devient une nécessité. Mais une nécessité pour qui et pour quoi ? En fait, cette forte hausse des cours qu'engendre la bulle va devenir le réservoir qui permet d'atteindre des normes de rentabilité exorbitante. On pense alors à ces fameux 15 % de retour sur fonds propres qu'exigent les gestionnaires de fonds de pension. Pour Lordon, « les fonds de pension contribuent à l'entretien d'une bulle chronique, aussi bien en y déversant leurs liquidités qu'en puisant dans la hausse des cours de quoi satisfaire leurs exigences de rentabilité financière ». Il arrive ainsi à la conclusion que les fonds de pension « nourrissent » la bulle spéculative, ne trouvant plus dans les performances de « l'économie réelle » leurs possibilités de rentabilité. On comprend mieux pourquoi des normes de régulation ne se mettent pas en place. Il est en effet impossible de réduire les exigences de rentabilité et donc de dégonfler la bulle sans déclencher une crise importante. Toute baisse sérieuse et durable des cours conduit à un effondrement des marchés. La seule solution paraît être la fuite en avant, mais jusqu'à quand et jusqu'à quel niveau ?

On peut penser que dans les années à venir, la finance va connaître de nouveaux "petits" krachs, tels ceux de 1997-1998. Se produiront alors de petits ajustements, dégonflant temporairement la bulle, mais qui ne parviendront pas à signer la mort de ce régime financiarisé. Cependant, si l'on suit toujours le raisonnement de Lordon, l'accumulation de ces « petites crises » va entraîner un cumul de tension qui provoquera sur le long terme une " grande crise". Cela ressemble fortement à un processus économique et historique qui a frappé l'économie mondiale à la fin des années 30, suite à la crise de 1929. Elle se déclencha aux États-Unis après une période d'euphorie économique, une forte hausse des valeurs boursières, un crédit facile et abondant facilitant la spéculation. Cette crise majeure se révéla par un krach boursier : chute des cours de 90% en 3 ans, qui mirent 25 ans à retourner à leur niveau. Pour Lordon, la suite de l'histoire est claire, si rien n'est fait, si le marché est livré à lui-même, « le régime d'accumulation financiarisé est voué à disparaître dans les convulsions et dans les ruines ».

B) Quelques exemples

Le 17 septembre 1998, le cours relatif à Alcatel, grande société de l'industrie technologique française, chutait de 38.4%. Les explications ont été multiples, mais aucune réelle justification n'a été avancée à propos de cette mémorable chute. A l'origine, Serge Tchuruk annonce que sa société ne pourra tenir ses prévisions ; la sanction ne se fait pas attendre et des ordres massifs de ventes du titre sont enregistrés, et la SBF décide de suspendre le cours tant il y a de ventes. A l'ouverture de la Bourse de New-York, même scénario… Suite à une mauvaise nouvelle, la réaction a été immédiate mais certainement exagérée ; il peut s'agir d'une surréaction amplifiée par un certain mimétisme, les ordres de vente s'enchaînant les uns à la suite des autres. De plus, la veille de l'annonce de la mauvaise nouvelle, le cours d'Alcatel chutait déjà de 5.9% à Paris et de 10% à New-York ; y aurait-il eu délit d'initié, certains investisseurs ayant bénéficier d'informations privilégiées ? L'hypothèse de vente massive de quelques fonds de pensions anglo-saxons détenant une forte part de la capitalisation d'Alcatel a également été avancée, remettant en cause l'atomicité des investisseurs.

Un autre exemple connu est la chute des cours représentant les nouvelles technologies. Au cours du mois d'avril 2000, les cours ont constamment diminué avec une baisse record de 10% le 14 avril 2000. Cette chute correspond à un éclatement de la bulle crée sur les start-up cotées ; en effet, avec le développement d'Internet, les investisseurs ont sans cesse renouvelé leur confiance aux entreprises insérées dans les nouvelles technologies et ont anticipé une situation économique future trop élevée. La bulle n'a cessé de grossir jusqu'au moment où ces sociétés ont dû annoncer des prévisions moindres et où les investisseurs se sont aperçus du trop fort décalage entre la valeur fondamentale et la cotation boursière. Les ventes se sont succédées, créant un réajustement de la valeur des actions par rapport à la valeur réelle des entreprises.

Ces deux exemples expriment bien la remise en cause de l'efficience des marchés financiers, ceux-ci n'ayant pas toujours un comportement cohérent par rapport à la situation économique réelle. La grande volatilité du marché des actions et les troubles évidents du système financier expriment le manque de stabilité évident d'un tel système en l'état actuel des choses, d'autant plus que les maux financiers affectent la sphère réelle.

Les marchés financiers sont source de risques incalculables du fait de l'ampleur des conséquences issues des nombreux dysfonctionnements, notamment les krachs. Le marché ne semble pas assez raisonnable pour s'autoréguler ou la réglementation en vigueur manque de puissance…Quelles qu'en soient les causes, les marchés financiers sont dangereux particulièrement lorsque les crises financières sont transférées dans la sphère réelle de l'économie.

Conclusion

Les problèmes économiques rencontrés au cours des années 1970, ainsi que le renforcement de la concurrence par la mondialisation , ont poussé les autorités à mettre en place un système de financement de l'économie plus adapté et censé être beaucoup plus efficace, à savoir l'économie de marchés financiers. La Bourse en est le moteur, caractérisée principalement par un marché des actions volatil et un marché des obligations, refuge de sûreté. Le bon fonctionnement des marchés financiers repose sur le principe d'efficience, mais celui-ci s'avère difficilement applicable, d'autant plus qu'il existe quelques dysfonctionnements relatifs au comportement des investisseurs. Ces mécanismes allant à l'encontre de l'efficience des marchés financiers entraînent des crises, parfois des krachs boursiers, dus à l'éclatement de la bulle financière. Les conséquences peuvent être terribles et se répercuter sur la sphère réelle ; en effet, il s'ensuit une diminution de la richesse des investisseurs qui sont aussi les ménages.

A une époque où les transformations du système de financement des retraites semblent de rigueur, la réflexion devrait s'intensifier à propos de l'idée d'un système par capitalisation, basée sur l'exploitation des marchés financiers. La question des retraites est un sujet de société, toute la population est concernée. Il semble donc hasardeux de laisser la volatilité des marchés financiers se charger d'assurer une répartition équitable du revenu national : les inégalités de revenus des retraités ne feraient qu'amplifier et en cas de crise sérieuse, certaines générations seraient totalement flouées. N'oublions pas que la rentabilité des marchés financiers repose sur les richesses crées par la population active et qu'en ce sens le problème macroéconomique lié au problème des retraites reste identique avec un système par répartition ou par capitalisation, ce dernier demeurant inéquitable sur les plans intra et intergénérationnels.

La discussion à propos des retraites n'est pas terminée et la tendance du moment qui vise plutôt à réformer le système par répartition semble plus adéquat. Mais peut-être qu'en améliorant l'efficacité des marchés financiers et en résolvant ses quelques dysfonctionnements, l'indexation des retraites sur ces marchés financiers reste imaginable.

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